Tuesday, September 2020

« A Vava Inouva », l’histoire de cette chanson kabyle qui a fait le tour du monde (vidéos)

Véritable monument de la culture kabyle, le musicien Idir est mort. Sa première chanson « A Vava Inouva » qui l’avait fait connaître en 1973, devenue un tube planétaire, a été reprise dans plusieurs langues. Tout le monde connaît l’air de cette berceuse, mais que raconte-t-elle au juste ?

Depuis l’annonce du décès du chanteur algérien Idir, survenu à Paris dans la nuit du samedi 2 mai 2020, les témoignages se multiplient pour saluer aussi bien l’« immense artiste et ambassadeur de la chanson kabyle » que l’« humaniste engagé pour la reconnaissance de la culture berbère». Celui qui se destinait à une carrière dans la géologie a finalement connu le succès dans la musique, un peu par hasard. Sa chanson, « A Vava Inouva » (Mon petit père), diffusée dans 77 pays et traduite en quinze langues, est devenue un tube planétaire en 1976.

« Je suis arrivé au moment où il fallait, avec les chansons qu’il fallait »

De son vrai nom Hamid Cheriet, Idir était né le 25 octobre 1949 dans le village d’Aït Lahcène, près de Tizi-Ouzou, capitale de la Grande-Kabylie. « Je suis arrivé au moment où il fallait, avec les chansons qu’il fallait », racontera en 2013 à l’AFP Idir pour résumer ses débuts dans la chanson. Cheveux bouclés qui tombent sur les épaules et lunettes carrées, le jeune chanteur en herbe qui débarque dans le studio de Radio Alger en ce jour de printemps de 1973 porte un jean patt’ d’éph comme les jeunes de son époque et un burnous blanc comme les ancêtres kabyles.

En jeune algérien moderne et respectueux des traditions ancestrales, Idir remplace au pied levé la grande chanteuse kabyle Nouara dans une émission de variétés de la radio algérienne en langue Kabyle.

Accompagné de sa guitare il chante pour la première fois « A Vava Inouva », berceuse berbère qui évoque les veillées dans les villages kabyles. A la fin de cette émission, content de son coup mais sans se douter un instant de l’énorme succès qui l’attend, le jeune étudiant en géologie retourne dans son village pour faire ses valises et aller accomplir ses deux ans de service militaire.

Le sociologue Pierre Bourdieu disait de lui : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille »

On connaît la suite, alors qu’il accomplit son service, la chanson devient un tube monumental en Algérie où pour la première fois une chanson en langue kabyle devient un tube national. Après le service militaire, Idir rejoint Paris en 1975 pour enregistrer son premier album, également intitulé « A Vava Inouva ». Ce 33 tours comporte d’autres berceuses tout aussi efficaces que le tube qui l’a fait connaître dont le très précieux Assendu. Si cet album mythique produit par la maison de disques Pathé Marconi va définitivement faire connaître Idir dans le monde entier, son succès va peser lourd dans la carrière de l’artiste. Le sociologue Pierre Bourdieu qui a longtemps travaillé sur la Kabylie disait de lui : « Ce n’est pas un chanteur comme les autres. C’est un membre de chaque famille. ». Le problème c’est que pour chaque famille, Idir c’est A Vava Inouva, ce qui ne va pas être évident pour l’artiste. Pour dire les choses clairement Idir n’arrivera pas à produire un autre album à la hauteur du premier. Avec A Vava Inouva diffusé dans 77 pays et traduit en quinze langues, le chanteur-compositeur aura beaucoup de mal à proposer autre chose.

Pour éviter le statut de « One hit wonder », Idir quitte la scène durant 10 ans

Pour éviter le statut de « One hit wonder », Idir quitte la scène pendant dix ans, de 1981 à 1991, laissant le champ libre à des artistes kabyles plus engagés politiquement comme Ferhat, et Maatoub Lounès. À l’automne 1999, la maison de disque Sony veut profiter de la réussite commerciale des chanteurs de raï en France et dans le monde (Khaled, Mami) pour relancer la carrière d’Idir. Il enregistre quelques albums – dont « Identités ». Le barde kabyle y reprend ses anciens tubes en duo avec des chanteurs de différents horizons culturels : Khaled, Mami bien sûr, mais aussi Manu Chao, Zebda, Maxime Le Forestier, Geoffrey Oryema… A l’annonce de sa mort, le militant des droits de l’homme Areski Ait Larbi a publié un post Facebook pour rappeler les engagements politiques du chanteur : « Idir, pionnier de la chanson moderne kabyle, vient de nous quitter. Son tube, Vava Inouva, a été adapté dans plusieurs langues étrangères, portant ainsi la voix de Tamazight aux quatre coins de la planète. Depuis avril 80, son soutien aux prisonniers politiques n’a jamais fait défaut. Par ces temps d’incertitude, sa voix va manquer. Sa disparition marque la fin d’une époque. Son nom est déjà au Panthéon des grands hommes de ce pays. Qu’il repose en paix ».

Son soutien au Hirak il y a un an

La dernière fois qu’on a vu Idir, c’était Place de la République, il y a tout juste un an, avec les manifestants de la diaspora algérienne en soutient au Hirak, le mouvement de protestation algérien. « J’ai tout aimé de ces manifestations : l’intelligence de cette jeunesse, son humour, sa détermination à rester pacifique. J’avoue avoir vécu ces instants de grâce depuis le 22 février comme des bouffées d’oxygène. Atteint d’une fibrose pulmonaire, je sais de quoi je parle » déclarait Idir au Journal du Dimanche. Le 5 janvier 2018, Idir revenait en Algérie pour se produire en concert à la salle Harcha d’Alger.

Ce retour au pays de l’enfant prodigue de la chanson kabyle a été diversement apprécié. Les militants purs et durs de la cause berbère reprochant au chanteur d’avoir accepté l’invitation officielle du gouvernement de Bouteflika. « Je viens chanter pour l’Algérie », avait tenu à préciser Idir qui se savait malade. La célèbre journaliste au ton polémiste Ghania Mouffok résume ce dimanche 3 mai, la force des chansons d’Idir et l’importance symbolique de son retour à Alger: « Quand mon fils était encore un bébé je lui chantais Assendu, c’était la seule chanson que je savais par cœur et que je lui transmettais comme des bribes de mon histoire, une musique de la langue kabyle, pour l’endormir et le nourrir. Un jour il m’a dit : ‘maman arrête de me chanter cette chanson de la mort’, et j’ai compris qu’il avait grandit et j’ai ri.

Idir était un chanteur triste, il y avait en lui cette mélancolie des kabyles comme une crainte de la perte, de la dépossession d’un trésor, perdre sa langue, se la faire silencieuse, alors il murmurait pour que sa trace ne s’efface. Il a vaincu en chantant A vava inouva jusqu’en Chine. Je me souviens de son dernier concert à Alger, il chantait avec sa fille, la tribu a rouspété, il n’aurait pas dû chanter pour « le pouvoir assassin », mais Idir était peut-être bien plus libéré de la tribu que ce nous pensions.

Homme libre il a chanté à Alger et à la télévision algérienne et j’en suis heureuse pour lui et sa fille et pour mon fils, ne laissant ni « au pouvoir », ni à « l’isolat kabyle », le droit de lui intimer sa place. Aujourd’hui, il est parti et il nous a laissé quelque chose de l’ordre de la liberté. Qu’il repose en paix, Allah Irahmou » écrit la journaliste sur sa page Facebook.

« A Vava inouva », une chanson inspirée d’un conte Kabyle

Mais que raconte la chanson A Vava Inouva? Inspirée, dit-on d’un conte kabyle « Le Chêne et l’Ogre », qu’on retrouve dans l’oeuvre de Taos Amrouche, le propos est proche des contes classiques de Charles Perrault et des frères Grimm. La chanson se présente comme un dialogue entre un homme et une femme :

– Je t’en prie père Inouba ouvre-moi la porte
– O fille Ghriba fais tinter tes bracelets
– Je crains l’ogre de la forêt père Inouba
– O fille Ghriba je le crains aussi.
Le vieux enroulé dans son burnous
A l’écart se chauffe
Son fils soucieux de gagne pain
Passe en revue les jours du lendemain
La bru derrière le métier à tisser
Sans cesse remonte les tendeurs
Les enfants autour de la vieille
S’instruisent des choses d’antan
– Je t’en prie père Inouba ouvre-moi la porte
– O fille Ghriba fais tinter tes bracelets
– Je crains l’ogre de la forêt père Inouba
– O fille Ghriba je le crains aussi
La neige s’est entassée contre la porte
L' »ihlulen » bout dans la marmite
La tajmaât rêve déjà au printemps
La lune et les étoiles demeurent claustrées
La bûche de chêne remplace les claies
La famille rassemblée
Prête l’oreille au conte
– Je t’en prie père Inouba ouvre-moi la porte
– O fille Ghriba fais tinter tes bracelets
– Je crains l’ogre de la forêt père Inouba
– O fille Ghriba je le crains aussi

La meilleure manière de rendre hommage à Idir est d’écouter en ce dimanche de confinement et de mélancolie son tube A Vava Inouva en plusieurs langues.

En version originale d’Idir, en kabyle donc.

En version française, très fidèle au texte par David Jisse et Dominique Marge (1982)

La version en arabe, par le chanteur libanais Walid Taoufic (1978)

En version grecque par Katevas (1976)

 

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