Entretien avec Abdelouhab Fersaoui président de l’association RAJ

L’association RAJ que vous présidez depuis 2010 vient de célébrer son 25ème anniversaire vendredi dernier. Quel bilan faites-vous d’un quart de siècle d’existence ?

Créer une association de jeunes qui parle aux jeunes sur des questions liées à la citoyenneté, les libertés, leurs droits et devoirsdurant les années 90 notamment après l’arrêt de processus électoral constitue en soit un pari réussi.

Résister au rouleau compresseur normalisateur des pouvoirs publics qui ont tous fait pour empêcher toutes initiatives citoyennes libres et autonomes et qui aétouffé toutes voix discordantes constitue aussi un autre pari réussi.

Au fil de ces 25 ans d’existence et de résistance, le RAJ, par le billet de ses militants, d’une génération à une autres, a milité pour porter haut et fort la voix des jeunes, pour parler de leurs préoccupations, de leurs souffrances et de leurs aspirations et cela dans un contexte très difficile où l’Algérie traverse une crise multidimensionnelle marquée par le musellement des libertés, violations des droits humains et la répression sous toutes ces formes . Durant cette période et jusqu’à ce jour, la population juvénile qui représente plus de la moitié de la société algérienne est livrée à elle-même, marginalisée et écartée malgré sa capacité de contribuer au développement du pays. C’est pour cela le RAJ a tout le temps privilégié la sensibilisation et la mobilisation de la société notamment les jeunes sur l’importance de s’impliquer d’une manière effective et efficace dans la vie publique en défendant leurs droits. Pour nous, il faut absolument que cette population devienne une force de proposition, d’actions et de changement. Donc il y a des réalisations sur le terrain mais beaucoup de chose reste à faire, nous avons des objectifs qui s’inscrivent dans la durée, cela exige plus de mobilisation, de capitalisation avec d’autres forces vives dans la société.

Il est pourtant visible que la société civile qui s’inscrit dans une démarche démocratique, citoyenne et indépendante vit au rythme de la survie depuis des années. Comment expliquez-vous cette régression permanente ?

Il n’y a pas que la société civile qui régresse. Hélas, c’est tout un pays et toute l’action politique au sens large du terme qui enregistre une régression, notamment depuis les années 2000 et cela malgré le retour de la « sécurité ».

Cette situation est délibérée, le pouvoir en place a tous fait pour empêcher l’émergence d’une société civile, libre, organisée et indépendante dans ces actions et prise de décisions et qui peut jouer le rôle de médiation et de contre-pouvoir. Aux yeux du système en place, les associations et les syndicats autonomes ne sont pas considérés comme des partenaires mais plutôt comme des adversaires à abattre. On le voit quotidiennement sur le terrain, les syndicats bloqués, le droit de grève bafoué, la répression de manifestations et rassemblements pacifiques, l’interdiction des réunions, les arrestations, les intimidations et les harcèlements judiciaires, la fermeture des sièges d’associations, le recours abusif à la justice et aux lois scélérates et répressives comme la loi 12/06 relatives aux associations et l’avant projet du code de travail, … toutes ces attitudes et agissements des pouvoirs publics créent un climat défavorable à l’action associative, syndicale et politique.

D’un autre coté le pouvoir en place a fabriqué sa propre société civile de façade composée d’organisations d’allégeances qui bénéficient de tous les privilèges.

Aux yeux du système en place, les associations et les syndicats autonomes ne sont pas considérés comme des partenaires mais plutôt comme des adversaires à abattre 

Parmi les facteurs exogènes que vous évoquez souvent dans vos déclarations publiques la loi sur les associations. Le ministre de l’intérieur a annoncé récemment sa modification. Que souhaitez-vous concrètement amender dans ce texte ?

Il est à rappeler que la nouvelle loi relative aux associations s’inscrit dans le cadre des soi-disant « réformes démocratiques » annoncé en 2011 après ce qu’on appelle « printemps arabe », mais sur le terrain, c’est le contraire qui s’est produit. La promulgation de la loi 12/06 enregistre un recul énorme en matière des libertés associativeset aux acquis démocratiques arrachés par le sang des martyrs d’octobre 88. Cette loi a comme objectif de légaliser la répression et de tuer ce qui reste du mouvement associatif autonome.

Cette loi doit être remplacée par un nouveau texte qui garantit la liberté d’association et de réunion telle qu’elle est consacrée par la constitution algérienne et les différentes conventions internationales ratifiées par l’Algérie. La reconnaissance du mouvement associatif comme un partenaire qui peut participer en toute liberté à l’élaboration, le suivi et la mise en œuvre de différentes politiques publiques, garantir la liberté d’initiatives, d’actions et d’accès aux espaces publics, le retour aux régimes déclaratif en délivrant le récépissé de dépôt immédiat, enlever les entraves bureaucratiques et administratifs pour constituer une association,  facilité d’accès aux financement…

Pour cela, nous souhaitons que le mouvement associatif dans sa diversité soit associé dans l’élaboration de la prochaine loi et que le gouvernement respecte ses lois, car le problème en Algérie ne réside pas uniquement dans les lois mais aussi dans leurs applications et leur respect par le législateur. Il est à signaler que malgré le caractère liberticide et scélérate de cette loi, les autorités ne l’ont pas respecté, plusieurs associations ont déposé leurs dossier de mise en conformité dont le RAJ mais sans qu’elles reçoivent un récépissé de dépôt tel qu’il est garanti par loi.

Plusieurs spécialistes du mouvement associatif évoquent également les facteurs endogènes qui ont conduit à la situation actuelle de la société civile. Que pensez-vous de l’incapacité  de vos structures de produire des élites et des cadres capable d’influencer l’opinion publique et de peser dans les choix des politiques dans le pays ?

Malheureusement aujourd’hui il n’y a aucune force qui peut influencer l’opinion publique. Les algériens rejettent le système et ils ne croient plus à sa capacité de trouver des solutions aux problèmes qu’ils vivent, ils ne croient pas aussi aux partis politiques et à la société civile qui n’arrivent pas à proposer et porter une alternatives de sortie de crise et une offre politique sérieuse qui répond à leurs aspirations. D’un autre coté ils ne sont pas prêts à aller dans une aventure chimérique sans horizons claires notamment dans un contexte régionale instable.

Cette méfiance est le résultat des politiques suivies depuis des décennies. Les conditions n’étaient pas du tous favorables pour l’émergence d’une société civile ou d’une force politique capable d’influencer et de peser dans les choix politiques du pays pour reprendre vos propos. L’élite existe mais elle est affaiblie, la responsabilité revient en premiers lieu au pouvoir qui ne veut pas avoir une société civile organisée et autonome. Il a atomisé, divisé toutes dynamiques citoyennes.

Par ailleurs, nous constatons une émergence d’autres formes de contestation. Les jeunes expriment de plus en plus leur ras-le-bol à leurs manières, souvent indépendamment des canaux traditionnels tels que les partis politiques, syndicats et associations. C’est une piste à étudier minutieusement afin de capitaliser et fédérer ces dynamiques.

Le manque de liberté que vous évoquez plus haut semble être l’obstacle majeur pour l’évolution de la société civile en Algérie. Que proposez-vous concrètement pour impulser une dynamique capable de sortir le pays d’une léthargie qui n’a que trop duré ?

La crise en Algérie est profonde, le régime en place semble ne pas avoir la volonté d’amorcer un processus de changement démocratique et le temps n’est pas à notre faveur. A ce titre, nous sommes tous appelés, chacun de son coté, partis politiques démocratiques, syndicats autonomes, associations, personnalités nationales, intellectuels et toutes dynamiques citoyennes à dresser un bilan d’une manière lucide et objective de notre parcours, de tirer des leçons du passé, de nos faiblesse, de notre discordes et division, d’élaborer de nouvelles stratégies adaptées au contexte et enjeux actuels, aux aspirations des algériennes et des algériens et aux défis de l’heure. Nous sommes appelés  plus que jamais à améliorer notre organisation et mettre à coté nos divergences, conjuguer nos efforts, créer des synergies et des convergences, se réapproprier des espaces publics, se rapprocher des citoyens et gagner leur confiance par la proximité. C’est de cette manière qu’on peut créer le rapport de force nécessaire pour changer la situation. Pour y arriver, la matière existe, la société bouge, le défi aujourd’hui est de capitaliser cette énergie et rassembler ces dynamiques autours d’un seul mot d’ordre, défendre les libertés et l’instauration d’un Etat de droits et démocratique.

 

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