Sunday, November 2019

Des séries turques déprogrammées, symptôme des tensions entre Ankara et Ryad

La déprogrammation par un puissant groupe audiovisuel saoudien de séries turques à succès a suscité mercredi indignation et colère en Turquie, symptômes des tensions croissantes entre Ankara et Ryad.

A l’origine de la crise, la décision prise par le groupe saoudien MBC d’interrompre début mars la diffusion sur toutes ses chaînes des séries télévisées turques qui sont aujourd’hui un instrument du soft power d’Ankara dans le monde arabe.

Le ministre turc de la Culture, Numan Kurtulmus, a fustigé cette décision, estimant mardi qu’il n’appartenait pas à « trois politiciens assis autour d’une table de décider quels programmes les gens peuvent regarder. Cette époque-là est révolue depuis longtemps ».

D’après les médias turcs, six séries télévisées sont concernées par la décision prise par MBC, qui a indiqué que son choix visait à promouvoir « des productions arabes de grande qualité qui incarnent les valeurs et les traditions de la région ».

Argument rejeté par les commentateurs turcs, qui voient derrière cette mesure la main du pouvoir saoudien, au moment où les relations entre la Turquie et l’Arabie saoudite et ses alliés, notamment les Emirats arabes unis et l’Egypte, traversent une zone de turbulences.

C’est « un événement très important qui ne doit pas seulement intéresser le secteur des séries télévisées, car ces séries sont (…) l’instrument de soft power le plus puissant de la Turquie », soulignait mercredi le grand quotidien progouvernemental Sabah dans un éditorial.

En effet, ces séries turques, qui vont de l’histoire à l’eau de rose aux superproductions glorifiant l’histoire ottomane, connaissent un succès énorme de Bagdad à Casablanca, où leur diffusion est attendue avec avidité.

Soft power

« Notre secteur des séries télévisées connaît une progression au pas de course. A travers le monde, les gens attendent impatiemment les séries turques », a souligné mercredi M. Kurtulmus.

Il a affirmé que plusieurs de ses homologues étrangers lui avaient parlé de ces séries : « Il y a vraiment un intérêt très fort. Cela montre le +soft power+ de la Turquie ».

Pour Sabah, le constat est clair: la décision de MBC montre que « l’influence de la Turquie au Proche-Orient et l’intérêt des arabes pour notre pays dérange certaines personnes (…) Il faut que le gouvernement (turc) intervienne ! »

Le patron de la chambre de commerce d’Istanbul, Oztürk Oran, a estimé mercredi que « personne ne pourra faire obstacle aux productions turques, tant que les séries turques continueront d’être de qualité. »

En revanche, l’acteur turc Engin Altan, qui incarne le personnage principal dans « Ertugrul: la Résurrection », une série à succès sur la naissance de l’Empire ottoman, a estimé dans une interview à Al-Jazeera que l’interdiction de MBC « aurait sans doute un impact sur l’industrie des séries turques ».

Mais, a-t-il déclaré, « elle n’empêchera pas ceux qui veulent regarder ces séries de les voir », évoquant notamment les réseaux sociaux.

La décision de MBC survient sur fond de tensions entre la Turquie et l’Arabie saoudite et d’autres pays du Golfe, notamment depuis qu’Ankara a clairement exprimé son soutien au Qatar, visé par un embargo de ses voisins.

L’Arabie saoudite et ses alliés, notamment les Emirats arabes unis, se méfient de plus en plus de la Turquie, jugée favorable à des groupes islamistes comme les Frères musulmans, perçus comme une menace pour la sécurité régionale.

MBC est contrôlée par l’homme d’affaires saoudien Walid al-Ibrahim, récemment détenu pendant près de trois mois dans le cadre d’une vaste campagne anticorruption.

Le Financial Times a rapporté que les autorités avaient ordonné à M. Ibrahim de céder sa participation majoritaire dans MBC pour obtenir sa libération, ce qui n’a pas été confirmé par Ryad.

Si le président turc Recep Tayyip Erdogan ne retient pas ses coups contre les dirigeants émiratis, il s’est abstenu jusqu’à présent de prendre pour cible les dirigeants saoudiens. Contrairement à certains éditorialistes proches du pouvoir.

« Cher prince (…) prendre la Turquie pour cible ne vous apportera rien, vous perdrez beaucoup », a ainsi mis en garde mercredi l’éditorialiste de Yeni, Safak Ibrahim Karagül, dans une « lettre ouverte » au prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

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