Wednesday, September 2020

Chloroquine: Nouvelle étude de Raoult suscite une nouvelle vague de critique

De nouveaux résultats du professeur Didier Raoult vantant les mérites de l’hydroxychloroquine contre le coronavirus ont aussitôt suscité de nouvelles critiques du monde médical, tandis que l’Agence du médicament a averti que les malades du Covid-19 semblaient particulièrement fragiles aux effets cardiaques indésirables de ce médicament.

« L’hydroxychloroquine (dérivé de la chloroquine, un médicament contre le paludisme, NDLR) associée à l’azithromycine (un antibiotique, NDLR), administrée immédiatement après le diagnostic, est un traitement sans danger et efficace contre le Covid-19 », affirme le résumé de l’étude, présenté jeudi à Emmanuel Macron lors de sa visite surprise à l’Institut Hospitalo-Universitaire (IHU) Méditerranée Infection du Pr Raoult.

L’essai a porté sur 1.061 patients testés positifs au nouveau coronavirus (contre quelques dizaines dans les études précédentes), qui ont reçu pendant « au moins trois jours » ce traitement promu par le spécialiste des maladies infectieuses.

Après 10 jours, plus de neuf sur dix (91,7%) avaient une charge virale nulle, c’est-à-dire qu’on ne trouvait plus de coronavirus dans leurs prélèvements, et cinq personnes (0,5%) sont décédées, des patients de 74 à 95 ans.

Ce pourcentage est « significativement plus bas » que chez « les patients traités sous d’autres régimes à la fois à l’IHU et dans tous les hôpitaux publics marseillais », affirme ce résumé.

L’intégralité de l’étude n’est pas encore rendue publique.

Nombre de scientifiques font valoir qu’en raison de la manière dont l’étude est élaborée, rien ne permet d’en conclure que le traitement « évite l’aggravation des symptômes et empêche la persistance du virus et la contagiosité dans la plupart des cas », comme l’affirment les conclusions.

« Malheureusement, en l’absence de bras comparatif (groupe témoin recevant un placebo, NDLR), c’est extrêmement difficile de savoir si le traitement est efficace ou pas », a expliqué vendredi Arnaud Fontanet, épidémiologiste à l’Institut Pasteur et membre du conseil scientifique Covid-19, sur RMC/BFM TV.

« Ces résultats sont juste nuls et non avenus, ça ne nous apprend rien sur l’efficacité du traitement », s’est emportée l’épidémiologiste Catherine Hill. Elle évoque elle aussi l’absence de groupe témoin et le fait que d’après les données publiques disponibles, au moins 85% des gens guérissent spontanément, sans aucun traitement.

L’épidémiologiste, aujourd’hui à la retraite, pointe auprès de l’AFP un probable biais de sélection des participants, avec des patients testés positifs qui n’auraient sans doute jamais développé de symptômes, ou très légers.

L’IHU propose en effet de réaliser des tests de façon large aux patients qui se présentent dans ses murs (le texte publié évoque 38.617 patients testés entre le 3 mars et le 9 avril), alors que dans le reste du pays, ces tests sont encore réservés en priorité aux patients hospitalisés et au personnel soignant.

« Formidable légitimation »

De fait, les participants à l’essai du Pr Raoult diffèrent du tableau habituel des cas de Covid-19 confirmés : moins de formes graves (95% de patients avec un dégré de gravité « bas », contre 80% en moyenne dans les autres cohortes de patients), un âge moyen relativement jeune (43 ans) et une majorité de femmes (53,6%, alors que les hommes sont plus susceptibles de développer les formes graves de la maladie).

Le 3 avril, l’International Society of Antimicrobial Chemiotherapy, qui avait publié la première étude du Pr Raoult, avait déjà fait part de ses préoccupations, expliquant que l’article ne correspondait pas aux « standards de qualité attendus ».

L’infectiologue français est au centre d’un débat mondial sur l’utilisation de la chloroquine et de l’hydroxychloroquine pour combattre le coronavirus.

Certains médecins, certains pays et des élus appellent à administrer largement ce médicament. Mais une vaste partie de la communauté scientifique et des organisations sanitaires appellent à attendre une validation scientifique rigoureuse, mettant en garde contre les risques possibles pour les patients, notamment cardiaques.

Un essai européen baptisé « Discovery » a été lancé dans plusieurs pays pour tester quatre traitements, dont l’hydroxycholoroquine, et d’autres études étudiant spécifiquement son efficacité ont démarré, notamment au CHU d’Angers.

En attendant les résultats, la France a adopté une position prudente : l’hydroxychloroquine est autorisée à l’hôpital uniquement, et seulement pour les cas graves.

Une prudence justifiée, a insisté vendredi l’Agence du médicament (ANSM), après la publication d’une enquête de pharmacovigilance, qui conclut que si les effets secondaires de l’hydroxychloroquine sur le coeur sont connus, « il semble qu’ils soient majorés chez les patients du Covid », qui présentent souvent un déficit en potassium, élément essentiel à la contraction des muscles, et notamment du coeur, tandis que le nouveau coronavirus semble aussi avoir une toxicité propre sur le coeur.

Selon le texte mis en ligne par l’IHU, « aucune toxicité cardiaque n’a été observée » parmi les patients traités.

« Il ne faut voir aucune dimension politique » au déplacement d’Emmanuel Macron, assurait jeudi l’Elysée. Pourtant, beaucoup y voient au contraire « une formidable légitimation de ce chercheur » controversé.

Dans un éditorial, la réputée revue Science s’inquiète ainsi du fait que le président français « alimente l’engouement autour d’un traitement dont l’efficacité n’est pas prouvée ».

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